Ma belle-fille a débranché mon téléphone fixe pour que je me repose. C’est ainsi que tout a commencé, non par la force, mais par le silence. On m’a lentement effacé du monde, un fil après l’autre, sous prétexte de prendre soin de moi. Il faut que tu saches qui je suis pour comprendre pourquoi ce silence-là m’a fait plus mal que bien des coups.

J’ai été instituteur pendant près de quarante ans, dans mon village de Vaubourg et dans les hameaux d’alentour. J’ai appris à lire, à écrire et à compter à des générations d’enfants. Je les voyais arriver tout petits, le nez morveux, et repartir des années plus tard, sachant tenir une plume et déchiffrer le monde. C’est le plus beau métier du monde, celui de maître d’école.
On y voit grandir sous ses yeux des êtres humains, et l’on y a sa part, humble mais réelle, dans ce qu’ils deviennent. J’ai gardé de toutes ces années une mémoire pleine de visages. Les vifs et les lents, les turbulents et les timides. Je les aimais tous, même les plus difficiles, peut-être surtout les plus difficiles.
Un maître d’école de village ne meurt jamais tout à fait seul s’il a bien fait son métier. Il laisse dans le cœur de ceux qu’il a instruits une trace qui le protège. Cette trace, semée dans des centaines de cœurs, fut mon salut. Car parmi tous mes anciens élèves, il s’en trouva une, Odette, dont la fidélité ne faiblit pas, et qui vint au moment voulu payer sa dette d’enfant à son vieux maître.
Toute ma vie a été faite de paroles échangées, de leçons données, de liens tissés avec les gens. Dans un village de campagne, le maître d’école n’est pas un fonctionnaire qui fait ses heures et rentre chez lui. Il est le cœur battant d’une petite communauté. On me consultait pour tout.
Les jeunes mères me montraient le carnet de leur enfant. Les vieux me demandaient de leur lire ce que le notaire ou la mairie leur avait envoyé. Les familles me priaient d’arbitrer un différend. J’étais en quelque sorte l’écrivain public, le conseiller et le confident de tout un village.
Je connaissais les secrets de familles entières, non par indiscrétion, mais parce qu’on me les confiait pour que je les aide. Cette place au cœur de la vie du village donnait à ma vie un sens que je ne mesurais pas tant que je l’avais. Et c’est précisément cet homme-là, ce recours de tous, qu’on a réduit au silence et à l’inutilité. Il y a une ironie amère à ce qu’on ait pu isoler celui qui avait passé sa vie à relier les autres et à leur donner la parole.
Mais peut-être fallait-il que je connusse à mon tour le silence pour comprendre vraiment du dedans ce que vivent tant de vieux qu’on abandonne, et pour pouvoir en témoigner avec la force de celui qui a subi la chose même dont il parle. Je vivais seul depuis la mort de Madeleine, ma femme, emportée cinq ans plus tôt. Nous avions passé cinquante-trois ans ensemble. Elle avait été l’institutrice des petits, comme j’étais l’instituteur des grands, dans la même école à deux salles.
Sa mort m’avait laissé un grand vide, mais pas la solitude totale. J’avais mon village, mes anciens élèves, mes amis, mon téléphone qui sonnait. J’étais un vieil homme entouré, relié, vivant. Cette solitude du deuil, je l’avais apprivoisée parce qu’elle n’était pas totale.
Elle était habitée, tempérée par tous ces liens qui me restaient. Mais il y avait Fabien, mon fils unique. Fabien n’est pas un mauvais fils. Il travaillait loin, très loin, sur de grands chantiers à l’étranger, des contrats qui le retenaient des mois entiers hors du pays.
Il gagnait bien sa vie et croyait sincèrement bien faire en confiant son père à sa femme restée sur place. Corine, ma belle-fille, s’était offerte à s’occuper de moi. Au début, j’y ai vu une bénédiction. Une belle-fille attentive qui passe chaque jour, qui fait les courses, qui veille sur le vieux beau-père.
Quelle chance, se disait-on au village. Ce que personne ne voyait, et moi moins encore, c’est que cette sollicitude, jour après jour, n’ouvrait pas ma vie mais la refermait. Qu’elle ne me reliait pas au monde, mais m’en séparait doucement, un fil après l’autre. Un soir, Corine a débranché le téléphone fixe tout naturellement, en me disant de sa voix la plus tendre : « Papa, tu te fatigues avec tous ces appels.
Les gens t’appellent à n’importe quelle heure. Je vais le débrancher pour que tu te reposes. Tu n’as besoin de parler à personne. Je suis là, moi, pour tout ce qu’il te faut.
» Sur le moment, je n’ai pas protesté. C’est vrai que le téléphone sonnait souvent et m’agitait. L’idée qu’elle prenait soin de mon repos me touchait. Un fil de moins, ce n’était rien, pensais-je.
Je le rebrancherai quand je voudrai. Mais chaque fois que je voulais le rebrancher, il y avait une raison. Corine avait rangé la rallonge. Ou le médecin avait recommandé du calme.
Ou bien elle me faisait sentir que rebrancher, c’était la vexer, elle qui se donnait tant de mal. Et le fixe est resté débranché, semaine après semaine. Restait mon portable. Là, elle a été plus habile encore.
Elle s’était proposée de le recharger pour moi, car je n’y comprenais pas grand-chose. Elle l’emportait le soir pour le brancher à un meilleur endroit, disait-elle. Si bien que la moitié du temps, mon portable était chez elle, en train de charger, et je ne l’avais pas sous la main. Et quand je l’avais, il était souvent déchargé, ou je manquais les appels qu’elle me disait ne pas avoir entendus.
Peu à peu, sans un éclat, sans une dispute, je me suis retrouvé sans moyen de téléphoner ni d’être joint. Pour tous ceux qui appelaient de chez elle pour prendre de mes nouvelles, elle servait la même réponse, navrée et douce. « Il est trop fatigué pour voir qui que ce soit en ce moment. Le médecin a dit qu’il lui fallait du repos absolu.
Il ne veut voir personne. Repassez plus tard quand il ira mieux. » Ainsi, d’un même mouvement, elle me coupait du monde et expliquait au monde mon silence. Mon silence, chez un homme si sociable et si bavard, aurait dû éveiller les soupçons.
Mais elle le faisait passer pour la preuve d’un déclin dramatique. On se disait : « Si même le vieux Chartier, si causant, ne veut plus voir personne, c’est qu’il doit être bien diminué, le pauvre. » Ma sociabilité passée servait à rendre plus crédible le repli qu’on m’attribuait. Le silence de la maison était devenu une chape.
Une maison qu’on a connue pleine de vie et qui se tait est un lieu lugubre. Dans chaque pièce, j’entendais en creux les voix qui s’y étaient tues. Madeleine chantonnant dans la cuisine, les enfants récitant leurs leçons, les amis riant autour de la table, le téléphone sonnant dans l’entrée. Ce silence-là n’était pas une absence de bruit.
C’était la présence douloureuse de tous les bruits disparus. Je passais des journées entières sans entendre une seule voix, hormis celle de Corine quand elle passait. Le tic-tac de l’horloge, le craquement du plancher, le vent dehors. Voilà tout ce qui me tenait compagnie.
À force de n’avoir personne à qui parler, on désapprend la parole. Je sentais que je m’éteignais comme une lampe privée d’huile. Et cet effacement de moi-même était peut-être le plus grand danger de tous. Car un homme éteint ne se défend plus, ne se plaint plus, se laisse faire.
Et Corine montrait cet abattement à qui la questionnait comme la preuve que j’étais vraiment très fatigué, très diminué. Elle m’éteignait puis montrait que j’étais éteint. Le lien avec les autres, ce n’était pas un luxe pour moi. C’était ma vie même, ce qui me faisait respirer.
Un homme qui a vécu de paroles et d’échanges étouffe dans le silence comme le poisson hors de l’eau. On peut tuer un homme sans le toucher, seulement en le privant de son élément. Et l’isolement pour un homme de lien est une lente asphyxie. Je crois que Corine, sans même l’analyser, l’avait senti.
Le silence me tuerait plus sûrement que n’importe quel coup et me rendrait plus vite cette ombre éteinte et diminuée dont elle avait besoin pour parvenir à ses fins. Ce qui a fini par ouvrir mes yeux, c’est un jour où Corine a posé devant moi des papiers à signer. Rien d’alarmant en apparence. Des documents pour simplifier la gestion, disait-elle, pour qu’elle puisse s’occuper de mes affaires courantes, de mes factures, de ma banque, puisque j’étais fatigué.
« Signe là, papa, et là. Ce sera plus simple. Tu n’auras plus à te soucier de rien. » Sa main guidait la mienne vers l’endroit où signer.
Et là, quelque chose en moi s’est réveillé. Ce n’était pas tant les papiers que le décor autour. Cette maison silencieuse, ce téléphone débranché, ce portable toujours ailleurs, ses visites tarie, et maintenant ces documents qu’on me pressait de signer, seul, sans un ami, sans un conseil, sans un témoin. J’ai reposé le stylo.
Et pour la première fois, une question terrible a traversé mon vieux crâne de maître d’école. Et si tout ce silence n’était pas pour mon repos ? Si on avait fait le vide autour de moi précisément pour ce moment-là, pour que je signe seul et sans témoin des choses que personne ne pourrait contester ? Le soir, seul dans le silence, j’ai fait ce que j’avais appris à des générations d’écoliers.
J’ai pris une feuille en pensée et j’ai écrit les faits dans l’ordre. Le fixe débranché, le portable toujours ailleurs, les visites renvoyées, les amis découragés, les papiers à signer. Et une question au bout. À qui tout cela profite-t-il ?
La réponse s’imposait d’elle-même, implacable. On ne me faisait pas me reposer. On me coupait du monde pour agir sans le moindre témoin. Le jour où j’ai compris cela, la peur m’a saisi.
Mais avec la peur, aussi un début de résolution. Pourtant, c’était une chose terrible que de savoir qu’on ne peut appeler personne. Cela ronge plus sûrement que la solitude elle-même. Être seul et sans recours, seul et sans pouvoir appeler personne, c’est une solitude à laquelle on ajoute l’impuissance, l’enfermement, l’abandon.
La nuit surtout, cette peur me tenait éveillé. Je pensais : « Et si je fais un malaise, une chute, cette nuit ? Je ne pourrai appeler ni les secours, ni mon fils, ni un ami. Je resterai là, à terre, dans le silence.
» Cette pensée me glaçait. Un vieil homme sans moyen d’appeler au secours est un homme qui vit sous une menace constante. Et il y a eu dans ces semaines un moment où, à force de silence, j’ai commencé à me demander si tout cela valait encore la peine. Si un vieil homme oublié de tous, coupé du monde, comptait encore pour quelqu’un.
Cette solitude-là ronge un homme plus sûrement qu’une maladie. Mais il a suffi d’une seule voix venue du dehors pour que la vie d’un coup me redevienne précieuse. Cette voix, ce fut celle d’Odette. Odette avait été mon élève tout petit dans ma classe, il y a plus de cinquante ans.
Une gamine vive et reconnaissante à qui j’avais, disait-elle, donné le goût de lire. Devenue femme puis grand-mère, elle n’avait jamais oublié son vieux maître. Chaque année, elle passait me voir, m’apportait une part de sa tarte. Depuis des semaines, elle s’inquiétait.
Elle m’appelait et ça ne répondait pas. Ou bien elle tombait sur Corine qui lui disait que j’étais trop fatigué pour venir au téléphone. Elle passait et Corine, sur le pas de la porte, lui répétait que je ne voulais voir personne. Une fois, deux fois, trois fois.
Une autre se serait découragée. Mais Odette me connaissait. Elle savait que le vieux maître qui aimait tant les gens ne se serait jamais, de lui-même, coupé de tous ses amis. Cette histoire de repos ne lui disait rien qui vaille.
Alors un jour, au lieu d’appeler ou de repartir, elle a fait ce qu’il fallait. Elle est venue sans prévenir et elle a insisté pour me voir en personne, refusant qu’on la renvoie. « Je ne repartirai pas, a-t-elle dit à Corine, sans avoir vu monsieur Chartier de mes yeux et lui avoir parlé de ma bouche. » Devant cette fermeté, Corine, pour ne pas faire d’esclandre, a dû céder et me laisser la voir un instant.
Ce fut cet instant qui a tout changé. En me voyant, Odette a compris d’un coup, à mon visage éteint et à mes yeux qui s’allumaient de la voir, tout ce que ce silence cachait. Ce fut un court instant sous l’œil de Corine, mais il suffit. Odette s’est penchée vers moi, a pris ma main et m’a demandé tout bas comment j’allais vraiment.
Et moi, dans un souffle, sans que Corine l’entende, j’ai réussi à lui glisser quelques mots. « Odette, je suis coupé de tout le monde. Le téléphone est débranché. Je ne peux appeler personne.
Aide-moi. » Ses yeux se sont écarquillés. Elle a compris. Elle a serré ma main fort et m’a soufflé avant que Corine ne la fasse partir.
« Tenez bon, monsieur. Je reviens. Vous n’êtes pas seul. »
Ces quatre mots, « vous n’êtes pas seul », je ne les oublierai jamais.
Après des semaines de silence, ils étaient comme une fenêtre qu’on ouvre dans une pièce close. L’air, la lumière, le monde entrèrent de nouveau. Je n’étais plus seul, et un homme qui n’est plus seul peut de nouveau se battre. Odette, elle, est repartie le cœur serré et l’esprit en feu.
Elle avait compris l’essentiel : on m’avait coupé du monde, et ce n’était pas pour mon bien. Elle n’était pas femme à laisser faire. Elle s’est demandé à qui s’adresser, elle qui n’avait aucun pouvoir, et elle a eu la bonne idée. Prévenir les services sociaux, ceux dont c’est précisément le métier de protéger les vieux qu’on maltraite ou qu’on isole.
C’est ainsi qu’est entrée dans mon histoire madame Delphine Roux, l’assistante sociale. Elle est venue, et Corine n’a pas pu la renvoyer comme elle renvoyait les amis. Car une assistante sociale, quand elle vient dans le cadre de sa mission, a le droit et le devoir de vérifier qu’une personne âgée va bien et de s’entretenir avec elle. Corine a joué la belle-fille dévouée, expliquant qu’elle protégeait mon repos.
Mais madame Roux a demandé fermement et poliment à me voir seul à seul. Et une fois seule avec elle, loin de l’oreille de Corine, j’ai enfin pu tout dire. Le téléphone débranché, le portable toujours ailleurs, les visites renvoyées, les amis découragés, les papiers qu’on me pressait de signer dans ce désert de témoins. Elle m’a écouté avec un sérieux et une bienveillance qui m’ont fait monter les larmes aux yeux.
Car depuis des semaines, personne ne m’avait plus écouté ainsi, comme un homme sain d’esprit dont la parole compte. Puis elle m’a dit une chose que je n’oublierai pas. « Monsieur Chartier, ce que vous décrivez porte un nom. Ce n’est pas du repos qu’on vous impose, c’est de l’isolement.
Et l’isolement d’une personne âgée pour la contrôler et disposer de ses biens est une forme de maltraitance que la loi connaît et réprime. Vous avez le droit de voir qui vous voulez, de téléphoner à qui vous voulez et de décider seul de vos affaires. Nous allons rétablir tout cela et vous protéger. »
Les choses alors sont allées vite, après des semaines où tout avait été si lent et si muet.
La première chose que madame Roux a fait rétablir, ce fut mes liens avec le monde. Le téléphone fixe rebranché, un portable simple à moi, que je gardais sur moi. Rien que d’entendre de nouveau la tonalité dans le combiné, ce petit bourdonnement qui dit que la ligne est vivante, m’a fait un bien immense. J’ai décroché et raccroché plusieurs fois ce jour-là, juste pour entendre ce bourdonnement.
Il faut avoir été privé d’une chose si simple pour en mesurer le prix. Un fil qui relie, une tonalité qui bourdonne, la certitude qu’on peut joindre et être joint. Ne méprise jamais ces petites choses de la vie reliée. Elles sont pour qui en est privé aussi précieuses que l’air.
J’ai aussitôt appelé mon fils. Mes doigts tremblaient un peu sur les touches. J’avais tant de fois, dans ma tête, appelé Fabien pendant ces semaines de silence, sans pouvoir le faire. Quand j’ai entendu sa voix, j’ai dû m’asseoir tant l’émotion me coupait les jambes.
Je lui ai raconté d’une traite ce que j’avais vécu. Il y a eu au bout du fil un long silence, puis la voix brisée de mon fils. Ce n’était pas un des silences que j’avais subis. C’était le silence de la stupeur et de la douleur d’un fils qui comprend d’un coup l’ampleur de ce qu’il a laissé faire.
Puis sa voix est revenue, changée, brisée, méconnaissable. Il balbutiait : « Pardon, papa. Je ne savais pas. Comment ai-je pu… J’arrive, j’arrive tout de suite.
» Et moi, entendant enfin la voix de mon fils, je pleurais aussi, de douleur et de joie mêlées. Il a pris le premier avion. Il est arrivé quelques jours plus tard, le visage défait. Et là, ce grand gaillard qui travaillait sur les chantiers du bout du monde s’est effondré comme un enfant en me demandant pardon.
Je n’avais pas vu pleurer mon fils depuis qu’il était petit garçon. Il me disait : « Pardon, papa. J’étais loin. Je ne voyais rien.
Je te croyais entre de bonnes mains, et je me suis contenté de le croire parce que ça m’arrangeait. Je t’ai laissé seul. Ta solitude, c’est aussi ma faute. » Et je l’ai serré contre moi, ce fils coupable non d’avoir mal agi, mais de n’avoir pas agi du tout.
Son seul crime, c’était l’absence. Madame Roux m’avait orienté vers ce qu’il fallait faire pour me protéger vraiment. Elle m’a aidé à porter les faits à la connaissance de la gendarmerie, où l’adjudant Caron a pris ma déposition avec sérieux, et elle m’a conseillé de consulter un avocat, maître Dumont, pour mettre en sûreté mes biens et défaire ce que Corine avait pu commencer. Maître Dumont a mis des mots de droit sur ce que j’avais vécu, et ces mots m’ont rendu mes forces.
Il m’a expliqué l’essentiel : j’étais un homme libre et sain d’esprit, et à ce titre, personne n’avait le droit de me couper de mes proches, de m’empêcher de téléphoner, de filtrer mes visites contre ma volonté. Les papiers qu’on avait voulu me faire signer dans l’isolement, sans conseil ni témoin, pouvaient être contestés, précisément parce qu’ils avaient été obtenus ainsi. Et il a ajouté cette chose qui m’a frappé : « Ce qu’on vous a fait, l’isolement, la coupure des liens, le contrôle de vos communications, ce n’est pas un détail. C’est souvent le premier pas de toute entreprise pour dépouiller un vieux.
On commence toujours par faire le vide autour de la personne, car sans témoin, tout devient possible. »
Le témoin, vois-tu, est le grand ennemi de tous ceux qui veulent nuire. Il voit, il se souvient, il peut parler, dénoncer, empêcher. Aussi, le premier soin de qui médite un mauvais coup contre un vieux est-il presque toujours d’écarter les témoins, de faire le vide, d’obtenir le huis clos.
L’isolement n’est donc pas une cruauté parmi d’autres. Il est la condition préalable de tous les autres, le socle sur lequel tout le reste devient possible. Reconnaître l’isolement comme le premier acte du crime, et non comme un simple malheur, permet d’intervenir avant que le reste ne suive. C’est là peut-être le message le plus utile de toute mon histoire.
La justice ensuite a suivi son cours. Le témoignage d’Odette, celui de madame Roux, ceux des amis qu’on avait éconduits ont établi la réalité de l’isolement. Les papiers arrachés dans le silence n’ont pas tenu. Ma maison, mon argent, ma pension me sont restés.
Et celle qui avait fait le vide autour de moi a dû à son tour répondre de ses actes. Le ménage de Fabien et de Corine n’a pas résisté à cette histoire. Mis devant ce que sa femme avait fait à son père, Fabien a dû regarder en face la vérité sur celle qu’il avait épousée, et il a choisi son père. Ce fut un déchirement, la fin d’un mariage.
Quant à Corine, elle n’a montré ni remords ni regrets. Jusqu’au bout, elle s’est posée en belle-fille dévouée et incomprise, calomniée par un vieux beau-père ingrat. Il y a des cœurs qui ne se retournent pas. Le sien était de cela.
Mais si Corine s’est perdue, mon Fabien, lui, m’a été rendu. Il a changé sa vie. Il a demandé à travailler près de chez nous pour ne plus jamais laisser son vieux père seul et sans nouvelles. Il a quitté les grands chantiers lointains qui l’enrichissaient mais l’éloignaient.
Il gagne moins, mais il passe me voir plusieurs fois par semaine. De ce grand malheur est né entre mon fils et moi une proximité que les années faciles ne nous avaient jamais donnée. Pendant les années faciles, nous nous aimions certes, mais d’un amour un peu muet, fait de coups de téléphone convenus et de visites brèves. Nous parlions du temps, du travail, mais jamais du fond, jamais de ce que nous éprouvions l’un pour l’autre.
Cette pudeur nous tenait à distance comme une vitre. Il a fallu que le malheur brise cette vitre. Quand Fabien s’est effondré en larmes en me demandant pardon, cinquante ans de réserve ont fondu d’un coup. Nous nous sommes dit enfin ce que nous n’avions jamais su nous dire.
Cette épreuve nous a appris à nous parler cœur à cœur, ce que cinquante ans de vie facile ne nous avaient pas appris. Aujourd’hui, ma maison est de nouveau une maison ouverte, traversée de voix. Le téléphone sonne. On frappe à ma porte.
Odette passe avec sa tarte. D’anciens élèves, prévenus de ce qui m’était arrivé, ont repris le chemin de chez moi. Le vide s’est repeuplé. Et chaque sonnerie, chaque visite, chaque voix qui m’appelle, je les reçois comme des cadeaux.
Moi qui ai su, pour l’avoir presque perdu, le prix d’un simple coup de téléphone. L’essentiel, vois-tu, ce n’était même pas la maison ni l’argent qu’on a sauvés. L’essentiel, c’est qu’on m’a rendu les autres. On avait voulu me prendre le bien le plus précieux d’un homme, plus précieux que ses biens : le lien avec ses semblables, la certitude qu’il y a quelque part quelqu’un au bout du fil, quelqu’un qui viendra si l’on appelle.
Un homme à qui l’on prend cela n’est plus tout à fait vivant, même s’il respire encore. Un homme n’est pleinement vivant que relié aux autres. Respirer, manger, dormir, ce n’est pas encore vivre pleinement. Ce n’est que subsister.
La vie humaine, la vraie, est faite de liens. Parler, être écouté, aimer, être aimé, compter pour quelqu’un et que quelqu’un compte pour vous. L’isolement d’un vieux n’est pas une privation mineure. C’est une forme de mort anticipée, un enterrement du vivant.
On m’enterrait vivant dans le silence. Mais ma lucidité, qui faisait mon supplice, fut aussi mon salut. Parce que je savais ce qu’on me faisait, parce que ma conscience se révoltait contre mon effacement, j’ai pu, quand l’occasion s’est présentée, tendre la main vers Odette et murmurer mon appel. Ma conscience, qui faisait ma souffrance, fut l’instrument de ma délivrance.
Et me rendre les liens, ce fut littéralement me rendre à la vie. Alors, chaque matin, je décroche mon téléphone un instant, juste pour entendre la tonalité, ce petit bourdonnement fidèle qui dit : « La ligne est vivante. Tu peux appeler. Tu peux être appelé.
Tu n’es pas seul. » C’est devenu mon geste du matin, ma petite prière laïque. On avait voulu faire de moi un homme sans ligne, coupé, injoignable, effacé. Et me voilà de nouveau relié, joignable, vivant au milieu des voix de mon village.
On ne m’a pas effacé. Je réponds encore, maintenant. Quand je vais aujourd’hui au cimetière de Vaubourg où repose Madeleine, je lui dis qu’elle avait raison, qu’il fallait me méfier. Elle m’avait dit un jour, de sa voix tranquille : « Henry, cette femme n’aime pas partager.
Elle commencera par t’entourer et elle finira par t’isoler. » J’avais souri et trouvé qu’elle exagérait. Elle ne répondait rien. Elle avait vu juste, comme toujours.
Mais je lui dis aussi que je m’en suis sorti, que le silence a été déchiré, que Fabien est revenu et que ma maison est de nouveau pleine de voix. Et il me semble chaque fois l’entendre me répondre dans le vent des arbres, de cette voix tranquille qui décidément avait toujours vu juste. Voilà, mon histoire est finie. Si elle t’a touché, si elle t’a fait penser à ton père, à ta mère, à un grand-père, à un vieux voisin, ou peut-être à toi-même, alors fais quelque chose de cette soirée.
Appelle-les. Va les voir. Ne te contente pas des nouvelles qu’on te donne, surtout si elles sont trop rassurantes. Si l’on te dit qu’il est trop fatigué pour te parler, ne t’en contente pas.
Va frapper toi-même à sa porte et regarde qui, autour de lui, a coupé les fils. Car le temps qu’il te reste avec eux est peut-être bien plus court que tu ne crois. Rapproche-toi maintenant, appelle maintenant, aime maintenant, tant qu’ils sont là. Et n’oublie jamais : deux valent mieux qu’un.
Car si l’un tombe, l’autre le relève. Mais malheur à celui qui est seul et qui tombe, sans avoir un second pour le relever.