Quand Alexandre s’était levé au fond de la salle, tout le monde s’était tu. Il n’avait pas élevé la voix. Il n’en avait pas eu besoin. Il avait juste dit, Alors, tu es venu chercher un mari riche ?

Et Julien, mon ex-mari, avait cessé de sourire. Alexandre s’approcha de lui, lentement. Il était grand, il portait un costume noir parfaitement coupé. Je l’avais déjà vu dans les journaux.
Alexandre Morau. Un homme d’affaires respecté. Mais je ne l’avais jamais rencontré. Pas jusqu’à ce soir.
Il s’arrêta devant Julien. Il ne le regardait même pas avec colère. Plutôt comme s’il observait un insecte. Tu devrais peut-être réfléchir avant de parler, dit-il calmement.
Je connais Nina depuis longtemps. Cela ne te donne pas le droit de l’humilier. Julien serra la mâchoire. Il tenta de sourire.
Ce n’était qu’une plaisanterie, dit-il. Alexandre ne sourit pas. Une plaisanterie ? Ta plaisanterie a porté sur le fait qu’elle est ici pour trouver un mari riche.
Explique-moi ce qu’il y a de drôle. Julien regarda autour de lui. Personne ne riait plus. Les deux femmes qui s’étaient moquées de moi regardaient leurs verres.
Il baissa finalement les yeux vers le sol. Puis il murmura quelque chose que je n’entendis pas. Alexandre fit un pas de plus. Plus fort.
Je n’ai pas entendu. Julien releva la tête. Les dents serrées. Je suis désolé, dit-il, assez fort pour que les premières rangées l’entendent.
Et ? dit Alexandre. Et je suis désolé de ce que j’ai dit. Julien me regarda rapidement avant de détourner les yeux.
Je me contentai de hocher la tête. Je voulais partir. Je voulais disparaître. Je pris mon sac et me tournai.
Mais Alexandre ne bougeait pas. Vous avez oublié quelque chose, dit-il soudain. Je me retournai, confuse. J’étais persuadée qu’il parlait à quelqu’un d’autre.
Il tenait mon téléphone, tombé par terre à côté de ma chaise. Il me le tendit. Je le pris, le remerciais d’une voix mal assurée. Je pensais que l’affaire était réglée.
Je me dirigeais déjà vers la sortie quand la voix d’Alexandre s’éleva de nouveau. Nina ? Je me retournai. Il hésita une seconde.
Je dois vous parler. C’est important. De quoi ? Il jeta un coup d’œil vers les invités.
Pas ici, dit-il doucement. Donnez-moi votre numéro. Je vous appellerai demain. Je fronçai les sourcils.
Je ne le connaissais pas. Je ne savais pas pourquoi il avait pris ma défense. Mais son regard était sérieux, presque grave. Je lui donnai finalement mon numéro.
Dans le taxi, Sophie me regarda. Qu’est-ce que c’était que tout ça ? Je secouai la tête. Je ne sais pas.
Je ne sais pas du tout. Elle est jolie, sourit Sophie. Joli ? Il vient de parler de Julien comme d’un chien en laisse.
C’est plus que joli. Je ne répondis pas. Mon esprit était ailleurs. Pourquoi Alexandre Morau me connaissait-il ?
Et pourquoi voulait-il me parler de mon ex-mari ? J’étais encore dans mes pensées le lendemain matin. J’avais dormi d’un sommeil agité, le réveillant plusieurs fois pour revoir la scène de la veille. Je préparais mon café, l’esprit embrouillé, quand mon téléphone vibra sur le comptoir.
Un message. Je déverrouillai l’écran. Bonjour Nina, j’espère que vous allez bien. C’était Alexandre.
Je tapai ma réponse avec hâte. Oui, merci pour hier soir. Sa réponse arriva presque aussitôt. Je dois vous parler de Julien.
Je sentis mon cœur se serrer. De Julien ? Que pouvait-il bien avoir à dire ? Que savez-vous ?
demandais-je. Je préfère vous l’expliquer en personne. Pouvez-vous me retrouver au Café des Lilas à midi ? Je regardai l’heure.
Il était à peine neuf heures. Je réfléchis. Je n’avais rien prévu. D’accord, répondis-je.
Parfait. Je vous attends. Je m’apprêtais à poser le téléphone quand un nouveau message arriva. Et ne vous inquiétez pas pour Julien.
Je sais ce que je fais. Je restai un long moment à regarder ces mots. Quelque chose n’allait pas. Quelque chose chez Julien, chez Alexandre, chez mon ex-mari.
À onze heures et demie, j’enfilai une robe légère et pris un sac. Je n’avais pas dit à Sophie où j’allais. Elle aurait posé trop de questions. Des questions pour lesquelles je n’avais pas de réponses.
Le Café des Lilas se trouvait près du jardin du Luxembourg. C’était un endroit calme, avec des tables en terrasse sous des platanes. Alexandre était déjà installé au fond, un journal dans les mains. Il était en chemise blanche, manches retroussées.
Il me vit, posa le journal et se leva. Merci d’être venue, dit-il en me tirant une chaise. Je m’assis, mal à l’aise. Vous avez dit que c’est important.
Il acquiesça. Puis il sortit une enveloppe de la poche intérieure de sa veste. Il ne l’ouvrit pas immédiatement. Il la posa sur la table entre nous et la fixa un moment.
Je vais vous poser une question, commença-t-il. Et je veux que vous réfléchissiez avant de répondre. Nina, que savez-vous réellement des affaires de Julien ? La question me prit de court.
Je fronçai les sourcils. Je ne sais pas. Il a lancé sa propre entreprise, il y a trois ou quatre ans. Il a toujours voulu réussir, il m’en avait parlé, mais…
Je ne connais presque rien de ses affaires actuelles. Nous avons divorcé depuis deux ans. Alexandre hocha la tête. Et il n’a jamais évoqué de difficultés financières ?
Je haussai les épaules. Julien ne parle jamais de ses échecs. Il aime trop son image. Alexandre ouvrit l’enveloppe.
Il en sortit plusieurs feuilles. Des documents. Je vis immédiatement qu’il s’agissait de très vieux dossiers. Ils étaient jaunis sur les bords.
Il me les tendit. Regardez-moi ça. Je les pris avec prudence. La première feuille était un contrat vieux de plus de six ans.
Il s’agissait d’un prêt accordé à une société nommée BRS Investissements. Mais ce n’était pas le nom qui attira mon regard. C’était celui écrit au-dessus. Le vôtre.
Je relus la ligne. Nina. Mon cœur manqua un battement. Je balayais le document du regard.
Un prêt signé. Avec mon nom. Au montant de quatre-vingt mille euros. Je n’ai jamais signé ça, soufflai-je en levant les yeux.
Jamais. Je n’ai jamais entendu parler de cette société. Alexandre ne répondit pas tout de suite. Regardez la signature.
Je scrutais la page. Il y avait une signature au bas du document. Une signature étrangement familière. Je m’arrêtai net.
C’était une répulsion de la mienne. Mais quelque chose clochait. La boucle du “N” n’était pas exactement identique. Une légère pression plus forte sur le “I”.
Je secouais la tête, la gorge sèche. Ce n’est pas ma signature. Qui aurait pu la forger ? Alexandre prit une profonde inspiration.
Il posa une autre feuille sur la table. Une reproduction d’un autre document. Plus récent, celui-là. Regardez la date.
Mes yeux se posèrent sur l’en-tête. C’était de l’année dernière, un acte de cession. Je lus les détails. Une entreprise était vendue.
La société de Julien. À BRS Investissements. Et au bas, en dessous de la page, encore une signature qui ressemblait à une copie de la mienne. Nina.
Je regardais Alexandre, le sang battant à mes tempes. Qu’est-ce que c’est que tout ça ? C’est la raison pour laquelle vous étiez à cette réception l’autre soir. Je secouai la tête, confuse.
Je ne vous suis pas. Alexandre se pencha en avant, la voix plus basse. La réception où vous étiez. La personne que vous êtes venue voir.
C’était Julien ? Non. Je regardais autour de nous. La terrasse avait commencé à se remplir, des étudiants discutaient devant leur café, une serveuse passait.
Non, dit je faiblement. Je suis venue voir une amie. Sophie. C’est elle qui m’a invitée.
Alexandre me regarda avec insistance. Et vous êtes restée jusqu’au moment où je vous ai parlé ? Oui, dis-je. J’allais partir quand Julien a commencé à m’insulter.
Alexandre se recula sur sa chaise. Il avait l’air de faire le point dans sa tête. Nina, dit-il finalement. Quand une personne utilise votre identité pour contracter un prêt, c’est grave.
Mais quand ce même nom apparaît dans une cession d’entreprise, très peu de temps avant que cette société ne fasse faillite, cela signifie que cette personne a une marge de manœuvre certaine. Je fixais la table. Le café refroidissait à côté de moi. Pourquoi Julien aurait-il fait ça ?
demandai-je d’une voix tremblante. Et comment a-t-il obtenu ma signature ? Nous sommes mariés depuis sept ans. Je ne lui ai jamais laissé signer quoi que ce soit.
Alexandre hésita. Il jeta un regard aux gens autour de nous avant de se pencher à nouveau vers moi. Il y a une autre possibilité, dit-il à voix basse. Une personne qui a accès à vos papiers.
Ou à votre boîte mail. Je réfléchis. Julien avait les codes de ma boîte de messagerie. Il les avait depuis le mariage, pour s’occuper des factures, avait-il dit.
Je n’y avais plus pensé avant ce moment. Je peux vous demander, continuai-je soudain. Pourquoi vous faites tout ça ? Vous ne me connaissez ni l’un ni l’autre, je ne suis pas venu à votre rencontre, je ne vous ai jamais croisé …
Pourquoi vous me défendez ? Pourquoi vous me montrez tout ça ? Alexandre regarda sa tasse de café. Un long silence s’installa.
Les sons de la rue, les voitures, les rires, paraissaient loin. Parce que je connaissais votre mère, dit-il finalement. Sa phrase me frappa comme une claque. Je montrai vers lui.
Ma mère ? Vous connaissiez ma mère ? Oui. Elle travaillait pour mon père quand j’étais jeune.
Elle s’occupait des comptes de la maison. C’était une bonne femme. Elle nous a quittés trop tôt. Les larmes me montèrent aux yeux.
Ma mère était morte depuis cinq ans, d’une maladie qui avait rongé ses années dans une lente agonie. Personne ne parlait d’elle. Peu de gens la connaissaient. Elle disait souvent que vous me ressembliez, murmurai-je.
Que j’étais la plus sage de la famille. Alexandre sourit tristement. Elle en parlait souvent au bureau, en effet. Il se tut un instant.
Quand j’ai vu l’invitation à la réception, j’ai aperçu votre nom sur la liste et j’ai compris que vous étiez la Nina dont elle parlait. Je baissai la tête. Ses gentilles paroles ne parvenaient pas à apaiser le désordre de mes pensées. J’étais au bord des larmes, dans un troquet, avec un homme qui avait connu ma mère.
La seule chose que je veux savoir, c’est pourquoi Julien a fait ça. Alexandre ouvrit les mains en un geste d’impuissance. La seule façon de le savoir, c’est de le lui demander. Je me redressais, pris d’une nouvelle énergie.
Alors allons-y. Alexandre leva une main. Doucement. Pas si vite.
Si vous lui demandez maintenant, il saura que vous savez quelque chose. Il disparaîtra. Vous n’aurez jamais de preuve. Je le regardai.
Vous avez dû faire un peu de droit, non ? Une fois ou deux. Alexandre se leva et sortit son portefeuille. Il posa des billets sur la table, suffisants pour payer les deux cafés et un pourboire généreux.
Alors je vais vous proposer un plan, dit-il en mettant un billet de plus sur la table. Écoutez-moi d’abord. Je le regardais, attendant la suite. Nous allons le chercher directement.
Pas un mot sur les documents. Vous allez l’appeler et lui dire que vous savez qu’il vit des moments difficiles, mais que quelqu’un vous a raconté autre chose vous concernant. Vous lui direz que vous voulez l’aider. Il va vous croire.
Il vous croit souvent. Je fronçai les sourcils. Comment le savez-vous ? Parce que vous êtes son ex-femme, dit Alexandre simplement.
Vous le connaissez. Je restais silencieuse. J’avais passé toute ma vie à regarder les gens croire en ma bonté, en ma faiblesse. Peut-être était-ce le moment de la changer en arme.
D’accord, dis-je. J’appellerai ce soir. Nous sortîmes du café. Le soleil tapait fort sur la rue, et je dus plisser les yeux pour m’habituer à la lumière.
Je cherchais des yeux un chemin vers le métro quand Alexandre me retint par le bras, doucement. Une dernière chose, Nina. Méfiez-vous de lui, dit-il. Ce n’est pas seulement un histoiré de dettes.
Il y a autre chose. Quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. Mais je sens que ça nous attend au coin de la rue. Je frissonnai malgré la chaleur.
Je vous appellerai ce soir, dis-je en m’éloignant. Le téléphone sonna à neuf heures ce soir-là. Je le pris, regardant le nom sur l’écran. Julien.
Je pris une profonde inspiration et décrochai. Nina, dit une voix familière, plus douce que celle de la veille. Merci de me rappeler. J’ai …
J’ai eu des nouvelles de toi. Est-ce que je peux te voir demain ? Je pensai à la voix d’Alexandre, à mes mains tremblantes, à la signature sur du papier jauni. Je respirai lentement.
Oui, dis-je. Retrouve-moi demain à midi, place de la République. Je t’attendrai au café au coin de la rue de Bretagne. Il y a un silence au bout de la ligne.
Puis je l’entendis soupirer, presque soulagé. Je pensais que je ne te parlais plus. J’avais besoin de faire une mise au point. Je raccrochai, le cœur battant.
Dans mon salon, le dossier qu’Alexandre m’avait laissé était posé sur la table. Je ne sais pas ce qui m’attendait demain. Mais une chose était sûre : la peur venait de finir, et le jeu commençait à peine.