La pharmacienne a froncé les sourcils devant son écran et m’a dit : « C’est curieux, monsieur Fontaine. Vous retirez déjà ce médicament. » Je n’avais jamais pris ce traitement de ma vie. Jamais….

La pharmacienne a froncé les sourcils devant son écran et m’a dit : « C’est curieux, monsieur Fontaine. Vous retirez déjà ce médicament. » Je n’avais jamais pris ce traitement de ma vie. Jamais....

La pharmacienne m’a dit que je retirais déjà ce traitement, mais ce n’était pas moi. Pendant plus d’un an, j’ai cru que je perdais la tête. Je le croyais parce que tout le monde autour de moi le répétait, doucement, tristement, avec cette voix qu’on prend pour parler aux enfants et aux vieillards. Ma fille le disait à demi-mot, mon gendre le disait plus fort, les voisins hochaient la tête.

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Et moi, à soixante-quatorze ans, ancien horloger, un homme qui avait passé sa vie à mesurer le temps au centième de seconde, je commençais à me demander si mon propre esprit ne s’était pas mis à retarder comme une vieille montre qu’on ne remonte plus. Puis un matin de novembre, à la pharmacie du coin, une jeune préparatrice a froncé les sourcils devant son écran. Elle a relu deux fois, puis elle m’a dit une phrase qui a fait s’effondrer d’un seul coup tout ce que je croyais savoir sur ma vie : « C’est curieux, monsieur Fontaine. Vous retirez déjà ce médicament.

»

Chaque mois, depuis plus d’un an, je n’avais jamais pris ce produit. Jamais. Je ne connaissais même pas son nom. Et pourtant, quelqu’un, avec ma carte vitale et mon nom écrit noir sur blanc, venait chercher chaque mois dans cette pharmacie des médicaments puissants, de ceux qui, à forte dose, embrouillent l’esprit, alourdissent les paupières, rendent un homme confus, somnolent, docile.

De ceux qui font qu’on ne sait plus quel jour on est, ni ce qu’on a signé la veille, ni pourquoi on pleure. Cette confusion, la mienne, on me la reprochait à chaque repas de famille. « Tu vois, papa, tu ne te souviens plus. » « Il perd la tête, c’est triste.

Il faudrait peut-être penser à le protéger. »

Le protéger. Ce mot-là, je l’entends encore. On ne me soignait pas.

On me préparait. Dose après dose, mois après mois, on me préparait à ne plus pouvoir dire non, à ne plus pouvoir signer de ma propre main, à ne plus être cru par personne. Je suis infiniment reconnaissant que tu sois là avec moi ce soir. Avant que cette histoire ne se déroule toute entière, laisse-moi te demander d’où tu me regardes en ce moment précis.

De quelle ville, de quel pays ? Je n’ai aucun moyen de le savoir, mais j’aime imaginer ces lumières qui s’allument une à une aux quatre coins du monde autour d’un vieil homme qui raconte. Une note importante avant de continuer. Certains éléments de ce récit ont été romancés pour la clarté de l’histoire et pour la force des choses.

Toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels ne serait que pure coïncidence. Mais la leçon que tu vas entendre, elle est tout ce qu’il y a de plus réelle. Il faut que je te dise d’abord qui j’étais avant tout cela pour que tu comprennes à quel point je suis tombé de haut. Je m’appelle Armand Fontaine.

J’ai tenu pendant quarante et un ans une petite horlogerie-bijouterie rue de la Hache, dans le vieux Nancy, à deux pas de la place Stanislas. Une vitrine étroite, une porte qui faisait tinter une clochette de laiton, et à l’intérieur, l’odeur particulière de l’huile fine, du métal poli et du café refroidi. Mon père avait ouvert cette boutique après la guerre et je l’avais reprise à vingt-cinq ans, les mains encore maladroites, le cœur plein. J’ai réparé des milliers de montres.

Des montres de gousset héritées d’un arrière-grand-père, des pendules de mariage, des réveils bon marché auxquels des veuves tenaient plus qu’à de l’or parce qu’ils avaient sonné pour un homme qui n’était plus là. On croit qu’un horloger travaille sur des mécanismes. C’est faux. Un horloger travaille sur du temps, sur le temps des autres.

Les gens ne viennent pas te confier un rouage, ils viennent te confier une minute précieuse qu’ils ont peur de perdre. J’ai appris à écouter le tic-tac comme un médecin écoute un cœur. Je pouvais deviner, rien qu’à l’oreille, si un balancier fatiguait, si un ressort allait céder. J’avais des mains sûres et des yeux patients.

Toute ma fierté tenait dans cette phrase que ma femme répétait en riant : « Il ne perd jamais une seconde, et il n’en fait perdre à personne. »

Ma femme, Odette. C’est par elle qu’il faut vraiment commencer, parce que sans elle, rien de ce qui a suivi n’aurait eu le même goût de cendre. Odette est morte il y a trois ans.

Un cancer, m’a-t-on dit. Un de ces cancers qui vous prennent quelqu’un lentement, par petites bouchées, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un souffle et deux yeux qui vous cherchent. Nous avions été mariés quarante-neuf ans. Le même côté de table, le même silence du dimanche matin, la même inquiétude quand notre fille rentrait tard.

Quand elle est partie, la maison est devenue une horloge arrêtée. Tout y était encore à sa place, mais plus rien n’avançait. Je vivais seul désormais dans notre maison de la rue des Tiercelins, une vieille bâtisse de trois étages, étroite et haute, coincée entre deux autres comme trois vieux soldats qui se soutiennent l’un l’autre. Les marches craquaient.

Le chauffage coûtait cher. L’hiver, à Nancy, le froid montait de la Meurthe et se glissait entre les pierres, entre les murs. Mais c’était chez moi. C’était chez nous.

Je n’aurais quitté cette maison pour rien au monde, et c’est peut-être cela qu’on n’a jamais pu me pardonner. Nous avions une fille, une seule. Sabine. Sabine était née un soir d’octobre sous la neige précoce, et je me souviens de l’avoir tenue contre ma poitrine en me disant que je venais enfin de comprendre à quoi servait tout ce temps que je passais à réparer.

Je l’ai aimée comme on aime une chose fragile et unique. Je lui ai appris à tenir un tournevis d’horloger à huit ans, à ne pas trembler, à respirer lentement avant un geste précis. Elle avait des doigts fins, une patience de fée. Pendant un temps, j’ai rêvé qu’elle reprendrait la boutique.

La vie en a décidé autrement. Sabine est partie à vingt ans, d’abord pour Nancy, puis pour Paris, pour Lyon, pour ailleurs. Elle s’est mariée, elle a fondé sa famille. Elle revenait parfois, de moins en moins souvent.

Et puis un jour, elle est réapparue avec des cartons et des projets plein la tête : vendre la maison, la maison de son enfance. « Tu ne peux plus rester là, papa. C’est trop grand pour toi. C’est dangereux, ces escaliers.

Et puis, tu es si fatigué. »

Fatigué. Ce mot-là revenait souvent dans sa bouche. Fatigué, confus, distrait.

Elle venait avec moi chez le docteur Benkassem, un médecin doux et pressé qui prenait des notes sans jamais vraiment me regarder. « Il faut vous reposer, monsieur Fontaine. Il faut ralentir. »

Je ne voulais pas ralentir.

Je ne voulais pas vendre. Je voulais rester dans ma maison, réparer mes montres, écouter le temps passer. Mais les mots s’emmêlaient dans ma tête, les dates se brouillaient, je cherchais mes clés dans le frigidaire et le nom de mon voisin au fond de ma mémoire. Et quand je m’en plaignais, ma fille répondait avec cette douceur qui me glaçait les os : « Tu vois, papa, tu ne te souviens plus.

»

Alors, j’ai commencé à douter de tout. De ma mémoire, de mon jugement, de ma propre parole. J’ai signé une procuration pour ma fille, puis une seconde. J’ai signé un papier que je n’ai pas lu, chez un notaire, en présence d’un médecin, et dans ce papier il était question de ma maison.

Je l’ai signé parce qu’on me répétait que c’était pour mon bien, et moi, vieil homme fatigué, je n’avais plus la force de dire non. Mais ce matin-là, à la pharmacie, cette jeune préparatrice a levé les yeux de son écran et m’a regardé vraiment, pour la première fois, peut-être. « Vous retirez déjà ce médicament. Chaque mois, depuis plus d’un an.

»

Je suis resté planté devant le comptoir, les mains tremblantes. « Je n’ai jamais pris ce médicament de ma vie », ai-je répondu. « Montrez-moi ça. »

Elle a hésité, puis elle a fait pivoter l’écran.

Le nom sur l’ordonnance : le mien. Le médecin : le docteur Benkassem. La pharmacie : celle-ci, à mon nom. Et pourtant, ce n’était pas moi.

Quelqu’un venait chercher ces médicaments à ma place. Quelqu’un les prenait, ou les revendait, ou plus probablement les gardait pour les faire avaler à un vieil homme confus qui ne se souviendrait pas de les avoir pris. J’ai demandé à voir l’historique complet. La préparatrice, de plus en plus silencieuse, a fait défiler les mois.

Une vingtaine de boîtes, peut-être plus. « Une seule personne vient les chercher, a-t-elle murmuré. C’est toujours la même. »

Je n’ai pas eu besoin de demander son nom.

J’ai su. Une femme d’une cinquantaine d’années, élégante, qui montrait la carte vitale avec un sourire navré, qui disait à chaque fois : « C’est pour mon père, vous savez, il est très fatigué, il ne veut pas le reconnaître, mais c’est pour son bien. »

Ma fille. Sabine.

Ma fille venait chaque mois chercher des médicaments pour me plonger dans la confusion, et elle venait avec ma carte vitale, avec mon nom, avec la connivence d’un médecin trop pressé pour vérifier. J’aurais pu m’effondrer sur ce sol de pharmacie. J’aurais dû m’effondrer. Au lieu de quoi, une rage froide et claire m’a envahi, une énergie que je ne me connaissais plus.

Le vieil horloger a retiré ses lunettes, a respiré un grand coup, et a prononcé les mots qui allaient tout changer : « Je veux porter plainte. »

La préparatrice m’a regardé, à peine surpris, comme si elle avait attendu ce moment depuis des semaines. « Je vous accompagne, monsieur Fontaine. Je témoignerai.

Je vous ai vu toute l’année dernière venir ici le cœur léger. Je sais que ce n’était pas vous. »

La plainte a été déposée à l’heure du déjeuner, dans le bureau de la capitaine Ferreira, une femme aux cheveux gris tirés en arrière, au regard qui ne cillait pas. Elle a écouté mon récit sans m’interrompre, prenant des notes serrées.

À la fin, elle m’a dit : « Ce que vous décrivez, monsieur Fontaine, si c’est prouvé, porte plusieurs noms dans le code pénal. Abus de confiance, abus de faiblesse, administration de substances nuisibles. Mais il faut me dire une chose. Ce n’est pas votre fille que vous cherchez à protéger ?

»

Elle m’a percé à jour. J’ai secoué la tête, la gorge serrée. « C’est fini, le protéger. C’est elle qui a commencé en me volant ma mémoire.

»

L’enquête a été rapide. Beaucoup trop rapide pour le mal qu’elle a déterré. Très vite, Sabine a été convoquée, puis son mari, Didier. Didier a fini par craquer le premier, acculé par les preuves.

Il a expliqué le montage : les ordonnances falsifiées, la complicité complaisante du docteur Benkassem, la pharmacie devenue une simple formalité. Il a parlé de la maison, de ma petite retraite, de mon vieux commerce mis en gérance. Il a parlé des dettes qu’ils avaient accumulées, et de cette idée qui avait germé petit à petit : rendre le vieil homme docile, confus, signer tous les papiers dans le sens du vent, puis l’expédier dans une maison de retraite et vendre les murs. « On était trop jeunes pour avoir ça, non », répétait Didier.

Ils cherchaient à récupérer tout ce qu’ils estimaient mériter. Le procès a eu lieu dix-huit mois plus tard. Dans la salle, Sabine évitait mon regard. Le docteur Benkassem a reconnu avoir couvert des ordonnances sans réel examen, trop heureux de rendre service.

La capitaine Ferreira a présenté les preuves, les analyses qui montraient dans mes cheveux les traces exactes des médicaments retrouvés sur ma table de chevet. Car oui, Sabine avait trouvé un moyen plus simple encore : elle venait me rendre visite, préparait mon thé, et tandis que je regardais par la fenêtre, laissait tomber discrètement une gélule au fond de ma tasse. « Pour le cœur, papa, fais-moi confiance. »

J’ai écouté les réquisitions, le verdict, les peines de prison avec sursis et ferme pour les plus impliqués.

Sabine a eu trois ans, dont un ferme. Didier, le double, parce qu’il avait organisé toute la manœuvre avant que ça ne tourne mal. Le médecin a perdu son droit de prescription à vie. La préparatrice de la pharmacie a reçu une lettre de félicitations du tribunal pour son professionnalisme.

Au sortir du palais, la foule des curieux s’est dispersée. Il faisait froid, un vent de décembre a saisi ma nuque. Et je suis rentré dans ma maison de la rue des Tiercelins, la seule chose qu’ils n’avaient pas réussi à me voler. J’ai ouvert la porte du petit atelier, j’ai remonté les poids de la grande horloge, et j’ai laissé la maison reprendre son temps.

Dans les mois qui ont suivi, j’ai dû accepter l’idée que je ne réparerais plus les montres aussi vite qu’avant. Mes mains tremblaient un peu plus, mes yeux lisaient moins bien. Le juge des tutelles m’a confirmé tout bas que ma tutelle resterait une simple mesure de protection, et que pour le reste, j’étais libre d’aller et venir comme je le souhaitais. « Vous avez fait preuve d’une lucidité remarquable pour un homme de votre âge, monsieur Fontaine.

»

J’ai remercié, sans expliquer que cette lucidité avait été achetée à prix de doutes et de nuits blanches. Que chaque jour, je relisais mes notes, mes lettres, mes factures, pour reprendre la main sur ma propre existence. Que je gardais dans un tiroir, comme un trésor, la liste des médicaments qu’on avait voulu me faire prendre, pour me souvenir de ne plus jamais fermer les yeux sur ce qu’on me donnait. Un soir de printemps, Bertrand, mon ancien apprenti, venu prendre de mes nouvelles, a sorti de sa poche une petite montre de gousset cabossée et me l’a tendue en silence.

« Elle s’est arrêtée à six heures dix, patron. J’ai pensé que peut-être tu arriverais à la ranimer, comme tu as toujours fait. »

J’ai pris la montre dans le creux de ma paume, nommé là, une boule qui me montait dans la gorge. Je connaissais cette montre par cœur.

Une artiste restée dans la famille après des décennies, offerte autrefois par mon premier maître d’apprentissage à mon père. J’avais remonté le carillon central des dizaines de fois pour elle, et elle avait sonné pour les plus beaux moments de ma vie. Cette nuit-là, seul dans l’atelier, dans l’odeur d’huile fine et de vieux bois, j’ai déposé la montre sur le feutre vert, j’ai sorti mes plus fins tournevis et j’ai commencé à travailler. J’ai écouté, les paupières closes, le chant fragile de chaque rouage.

J’ai réglé le balancier, redonné vie à l’âme, et puis j’ai remonté le grand ressort. Le tic-tac est revenu. Clair, régulier, obstiné. Un son que j’aurais pu écouter des jours entiers sans me lasser.

Nous sommes restés là tous les deux, Bertrand à la porte, les bras croisés, et moi, la main tremblante mais assurée, à regarder avancer les aiguilles. Les dernières notes du carillon ont résonné dans le silence, pures et claires. « Elle sonnait faux depuis vingt ans, a murmuré Bertrand. Personne ne l’avait remarqué, sauf toi.

J’ai ri, de ce rire un peu tremblé qu’on a à mon âge quand on a trop retenu de larmes. Elle sonnait juste, ai-je répondu. Elle attendait seulement quelqu’un qui prenne le temps de l’écouter vraiment. Nous sommes restés là tous les deux dans cette odeur d’huile fine et de vieux bois à écouter mourir les dernières notes du carillon, et j’ai su à cet instant que tout était réparé.

Pas effacé. Réparé. L’un va peut-être avec l’autre. Je ne suis pas sûr de la différence, et à vrai dire, je n’en ai plus rien à faire.

Je m’appelle Armand Fontaine. J’ai tenu pendant quarante et un ans une horlogerie-bijouterie rue de la Hache, à Nancy. Aujourd’hui, je n’ai plus de boutique, plus de femme, plus de fille. Mais j’ai une table encore assez solide pour y poser des rouages, des plats de cassoulet qu’on me monte parfois, et cette certitude-là : la mécanique, ça se répare toujours.

C’est le silence qui ne se répare jamais tout à fait. Alors, chaque matin, je prends dans le tiroir une de mes vieilles montres, je la pose devant moi, et je me souviens à quel point la journée est précieuse, et qu’on n’est jamais trop vieux pour la remonter, chaque aube, une fois encore.