J’ai ouvert l’enveloppe sans méfiance, mon café encore chaud à côté de mes lunettes, et j’ai lu une phrase polie qui m’a glacé le sang : « Nous confirmons la clôture de votre compte à votre…

J’ai ouvert l’enveloppe sans méfiance, mon café encore chaud à côté de mes lunettes, et j’ai lu une phrase polie qui m’a glacé le sang : « Nous confirmons la clôture de votre compte à votre...

J’ai soixante-quinze ans, je m’appelle Albert Lemire, et j’ai été instituteur pendant quarante ans dans la même petite école. Quarante ans à apprendre à des centaines d’enfants à former leurs lettres, à tracer leur prénom, puis leur nom, à tenir le stylo sans se crisper. Je leur disais toujours la même chose, comme une prière répétée chaque matin : votre écriture, c’est vous. Personne au monde n’écrit comme vous.

Thumbnail

Votre signature, c’est votre parole donnée par écrit, votre marque qu’on ne pourra jamais vraiment copier. Voilà ce que je croyais. Voilà ce que j’enseignais. Et voilà qu’un homme a volé la mienne, ma signature, ma marque, ma parole, et s’en est servi pour me prendre tout ce que je possédais.

Ce matin-là, un jeudi, la lettre était glissée entre une publicité et une facture d’électricité. Une enveloppe blanche au logo de ma banque. Je l’ai ouverte sans méfiance, mon café posé à côté de mes lunettes, et j’ai lu des mots polis, soigneusement tournés, qui me remerciaient. Cher monsieur, nous vous remercions de votre fidélité et confirmons à votre demande la clôture de votre compte.

J’ai relu la phrase une fois, deux fois, trois fois. Chaque fois les mots restaient les mêmes. Chaque fois ils n’avaient aucun sens. Car je n’avais rien demandé.

Je n’avais clôturé aucun compte. Je n’avais signé aucun papier. Et sur ce compte qu’on me remerciait si aimablement d’avoir fermé, il y avait tout ce que je possédais au monde. Vous devez comprendre ce que cela représentait pour un homme comme moi.

Quarante ans d’économies, mois après mois, prélevés sur un salaire modeste d’instituteur, mis de côté avec la patience têtue de ceux qui n’ont jamais été riches. Ma pension, qui tombait chaque mois et dont je vivais. L’argent que Suzanne, ma femme, et moi avions amassé ensemble pour nos vieux jours, pour les imprévus, pour ne jamais être un poids pour personne. Quarante années de travail, de privations, de prudence.

Tout cela tenait sur ce compte. Et une lettre courtoise venait de m’annoncer que ce compte n’existait plus. Je n’ai pas fini mon café. J’ai posé la tasse, j’ai attrapé ma canne et mon manteau, et je me suis précipité à l’agence, le cœur cognant dans ma poitrine.

Tout le long du chemin, je me répétais que c’était une erreur, une simple erreur informatique, qu’ils avaient confondu mon dossier avec celui d’un autre. On allait s’expliquer, on allait rire, et tout rentrerait dans l’ordre. J’avais besoin d’y croire, car l’autre possibilité, celle que je n’osais pas encore regarder en face, était trop terrible. À l’agence, on m’a fait asseoir devant une jeune conseillère.

Je lui ai tendu la lettre, la main tremblante, en essayant de sourire. « Mademoiselle, il y a forcément une erreur. Je n’ai jamais demandé à fermer mon compte. » Elle a pris la lettre, elle a tapé mon nom, mon numéro de client, et elle a commencé à lire mon dossier.

Et j’ai vu son sourire de politesse se figer, puis disparaître. J’ai vu la couleur quitter son visage. Elle a relu, elle a fait défiler l’écran, et quand elle a relevé les yeux vers moi, il n’y avait plus aucune trace de routine dans son regard. Il y avait de l’inquiétude.

Et autre chose, quelque chose de plus grave encore. De la pitié. « Monsieur le maire, a-t-elle dit doucement, la demande de clôture est bien là, dans votre dossier. Elle date de trois semaines.

Elle a été faite ici, à un guichet, et elle porte votre signature, accompagnée d’une copie de votre pièce d’identité. »

J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. « Mais ce n’est pas possible, ai-je murmuré. Je ne suis jamais venu.

Je n’ai rien signé. » Elle a hésité, puis elle a prononcé la phrase qui allait tout changer, celle qui m’a fait comprendre que ce n’était pas une erreur, mais quelque chose de bien pire. « Monsieur le maire, ce jour-là, ce n’est pas vous qui êtes venu. Quelqu’un est venu à votre place.

Quelqu’un qui connaissait votre signature. Qui vous connaissait assez bien pour imiter jusqu’à votre façon de signer votre nom. »

Voilà comment mon histoire a commencé. Non pas par un malheur soudain qui frappe une fois et s’en va, mais par un travail lent, patient, minutieux, le travail d’un homme qui a décidé de me dépouiller.

Et je ne parle pas seulement de mon argent, même si mon argent a été le premier à partir. Pour comprendre ce qui m’est arrivé, il faut que je vous parle de mes origines, car c’est là que tout s’enracine. Je suis né dans une famille de gens simples. Mes parents ne savaient pas écrire.

Mon père était manœuvre, ma mère faisait des ménages. Ils se sont saignés aux quatre veines pour que je réussisse, pour que je devienne quelqu’un. Ils n’avaient pas fait d’études, mais ils avaient une religion : l’instruction. Pour eux, c’était la seule chose qu’on ne pouvait pas m’enlever, la seule richesse qui se multipliait lorsqu’on la partageait.

C’est pour ça qu’ils ont tenu bon quand j’ai voulu passer mon concours pour devenir instituteur. C’est pour ça qu’ils ont accepté de se priver. Et moi, j’ai passé ma vie entière à essayer de leur rendre ce que leurs mains blanches de fatigue m’avaient donné. Quand je parle devant vous, quand je vous raconte ma faiblesse, il faut que vous compreniez ce que je vais vous avouer.

Je dois le dire car c’est important pour la suite. J’ai un point faible, un seul, mais il est immense. J’ai toujours eu besoin d’être utile. Besoin qu’on ait besoin de moi.

Besoin qu’on m’aime, qu’on me considère, qu’on me regarde comme quelqu’un d’important. C’est sans doute pour cela que j’ai été maire de ma petite commune pendant des années, en plus de mon métier d’instituteur. C’était peut-être aussi pour cela que j’avais ce besoin presque maladif de me sentir généreux, disponible, indispensable. Pour que les gens m’aiment.

Pour qu’on m’écoute. Pour ne jamais être mis de côté, oublié, comme un meuble encombrant. Et c’est cette faille, exactement celle-là, que le renard a utilisée pour entrer dans ma bergerie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un renard qui connaissait parfaitement mes habitudes, mes horaires, mes faiblesses.

Il savait que j’avais cette confiance presque naïve dans le papier, dans les signatures, dans les ordres qui arrivent par écrit. Il savait que je n’allais pas me précipiter à la banque pour vérifier chaque relevé, car j’étais de cette génération qui fait confiance à qui vous doit des comptes. Et lui, il savait lire les gens comme un livre ouvert. Ce n’est pas pour rien qu’il avait choisi de s’en prendre à moi.

Pas seulement pour mon argent, mais peut-être aussi pour le plaisir de tromper un vieil homme qui n’avait jamais fait de mal à personne. Mon argent avait commencé à voyager sans me demander la permission. On voyait sur les relevés, une fois qu’on avait enfin réussi à les obtenir, mon argent partir de chez moi et arriver chez lui, comme une rivière qui coule de sa source vers son embouchure. Des virements réguliers, soigneusement espacés pour ne pas attirer l’attention.

D’abord de petites sommes. Puis de plus grosses. Il prenait son temps, il déplaçait des montants, il réorganisait mon portefeuille, il encaissait des chèques que je n’avais jamais signés. Tout était d’une précision chirurgicale.

C’est cela qui m’a glacé le sang, bien plus que la colère. La précision. La patience. La maîtrise parfaite d’un homme qui avait fait de ma vie son occupation principale.

Et pendant ce temps-là, moi, je continuais à vivre à côté. Je sortais ma poubelle le mercredi matin, je mariais les gens le samedi à la mairie, je m’inquiétais de mon potager un peu plus délaissé qu’avant. Je regardais les informations avec Suzanne, je m’indignais de ce monde qui allait trop vite, qui oubliait les anciens, qui ne savait plus prendre le temps de rien. Je ne savais pas qu’à quelques rues de chez moi, un homme que je connaissais très bien était en train de me voler ma vie, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Oui, je vous l’ai dit, je le connaissais. Ce n’était pas un inconnu sorti de nulle part. C’était quelqu’un de proche. Voilà ce que je dois vous avouer, même si cela me pèse encore.

Elle est venue d’abord par des regards, cette idée que quelque chose ne tournait pas rond. Je croyais qu’il s’agissait d’un simple détail administratif, une paperasse en retard, une incompréhension. Je me suis dit que j’irais à la banque le lendemain, voire la semaine d’après, que ce n’était pas pressé. J’avais tort.

Je l’ai appris à mes dépens, car ce jour-là, à mon âge, je n’avais plus le luxe de remettre les choses au lendemain. Je devais me battre, et je ne savais pas encore que ce combat allait être le plus important de ma vie. « Ne vous inquiétez pas, monsieur le maire », a commencé la conseillère après un long silence. Je crois qu’elle a lu dans mon désespoir la nécessité de me tendre une perche, même fragile.

« Je vais faire remonter le dossier. On va enquêter. C’est peut-être une erreur de notre côté, une confusion de coordonnées, ou bien une pièce justificative non conforme. Comprenez que je suis désolée, mais je ne peux rien vous promettre d’autre.

»

Une enquête. Le mot est sorti de sa bouche comme une sonnette d’alarme étouffée. « Oui, a-t-elle continué en me voyant blêmir, car le problème, c’est que si la clôture a été effectuée en bonne et due forme avec votre signature, avec votre pièce d’identité, la banque a fait son travail correctement. La seule responsabilité qui demeure est celle de la personne qui a utilisé vos papiers.

»

Elle m’a expliqué des choses, beaucoup de choses, mais je n’écoutais plus. Je voyais les lèvres former des mots que je ne comprenais plus, et je voyais les chiffres défiler dans ma tête, mes quarante ans d’économies, les comptes à découvert, les intérêts qui poussaient, les échéances de la maison remboursée, tout un amas de chiffres qui n’existaient plus. J’ai fermé les yeux un instant. J’ai pensé à Suzanne, qui aurait eu un mot pour moi, qui m’aurait dit de ne pas m’inquiéter, que je n’étais pas seul.

Mais je n’étais plus sûr de rien. Je n’étais même plus sûr de qui j’étais vraiment. J’ai ravalé ma colère. Je l’ai regardée droit dans les yeux et j’ai demandé, d’une voix que je ne me connaissais pas : « Qui est-ce ?

Qui a fait cela ? » Elle a ouvert la bouche, puis l’a refermée. « Je ne peux pas vous dire, monsieur le maire. C’est un sujet sensible.

Mais sachez que nous avons identifié un nom, celui du bénéficiaire principal des fonds. Je vais l’écrire. Vous l’emporterez. Mais je vous préviens, ce n’est pas un nom inconnu pour vous.

»

Elle a griffonné quelque chose sur un papier, me l’a poussé sur le bureau. J’ai mis un instant à le lire, à laisser les lettres former un nom. Un nom que j’aurais reconnu entre mille. Un nom que je portais moi-même, en plus jeune, que je voyais chaque matin dans le miroir, même si j’avais mis des années à comprendre ce qui se cachait derrière cette ressemblance.

Il avait pris mon nom. Il avait pris ma ville. Il avait pris jusqu’à mon apparence, ou du moins celle qu’il pouvait imiter. Mon fils.

Julien. Je ne devrais pas vous le dire comme ça, vous prendre par surprise, mais je ne sais pas quel autre mot employer. Ce n’est pas la banque qui m’a dépouillé. Ce ne sont pas des inconnus derrière un écran.

Non. C’est mon sang qui m’a effacé. C’est mon seul enfant, cet homme que j’ai vu naître, trembler, faire ses premiers pas, que j’ai tenu par la main le jour de sa rentrée des classes, que j’ai regardé conquérir sa fierté. Il a imité mon écriture comme il m’imitait quand il était petit, en répétant « regarde, je suis celui qui sait », et pendant des mois il a débité ma vie, mes comptes, mes rêves.

Tandis que je l’aimais encore, lui il m’a vidé. Et je ne l’ai pas vu, car un père ne voit pas toujours le fils qu’il a mal fait. Je ne l’ai pas vu, car j’étais trop occupé à être utile, à être indispensable, à être bon pour lui. Et il savait que je donnerais tout sans rien demander.

C’est là que mon histoire aurait pu s’arrêter, dans la solitude d’un bureau de banque, vidé de mon travail, de mes économies et du nom que je croyais porter. Mais je vous ai promis de vous raconter le combat de ma vie. Il a commencé après que j’eus quitté l’agence, le papier dans la poche, la terreur dans le ventre. Car ce jour-là, j’ai fait ce que je n’avais jamais fait de ma vie : j’ai décidé de ne pas me taire.

L’enquête a été ouverte. Et avec elle, le long et douloureux processus qui allait peu à peu faire la lumière. Vous imaginez bien que dans une petite ville comme la mienne, les nouvelles vont vite. On a commencé à me regarder différemment.

Les uns avec pitié, car je perdais la face. Les autres avec une sorte de compassion gênée, ne sachant pas quoi dire à un vieil homme que le destin vient de jeter à terre. Et moi, je portais ce poids seul, car je n’avais pas encore osé le dire à Suzanne, ni à quiconque d’ailleurs. Je me suis enfermé dans mon silence, espérant que tout cela n’était qu’un cauchemar, que la vérité allait éclater toute seule, que les preuves allaient me donner raison.

La vérité a éclaté. Mais elle ne ressemblait en rien à ce que j’avais espéré. Julien est venu me voir trois semaines après ma visite à la banque, une semaine après que j’aies reçu une notification de la police convoquant « l’ayant droit » pour un entretien. Il est entré dans ma cuisine, a posé les mains sur la table et m’a dit, sans me regarder : « Papa, tu n’aurais jamais dû porter plainte.

On m’a dit que tu avais lancé une procédure contre moi. Voyons, c’est ton nom, ton géniteur, mais tu vas tout annuler. C’était une erreur. Je te jure que c’était une erreur.

»

J’ai cru avoir mal entendu. « Une erreur ? Tu as vidé mon compte, tu as vendu mes obligations, tu as imité ma signature pendant des mois et tu oses me demander d’annuler une plainte ? » Il m’a regardé alors, avec ce regard que je reconnaissais trop bien, celui qu’il avait enfant quand il avait cassé un jouet : un mélange de défi et de supplication.

« Je m’occuperai de toi. On pourra s’arranger. Rends-moi juste ces papiers. Je rembourserai une partie, c’est promis.

Je paierai pour maman, pour toi, on va oublier tout ça, ça ne regarde que nous. »

Une partie. Il rembourserait une partie. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’avais plus de fils.

Celui que j’ai élevé, aimé, peut-être mal, est mort quelque part entre ma maison et son chemin de croix. Celui qui est en face de moi est un étranger qui veut acheter mon silence. « Non, ai-je dit. Je ne retire rien.

Je veux que tout soit dit, que tout soit fait dans la clarté. Je préfère tout perdre et qu’on sache que mon fils est un voleur qu’avoir un fils de lâche à qui je n’ai rien appris. » Il est devenu blême. Il a failli renverser la chaise en se levant.

« Tu es prêt à m’envoyer en prison ? Tu vas salir notre famille pour une histoire d’argent ? »

Ce n’est pas une histoire d’argent, fiston, avons-nous dit tout bas, moi et mon corps tremblant. C’est une histoire de confiance, de parole, et de l’enseignement que j’aurais dû te transmettre.

Je veux que tu connaisses le prix de ce que tu as volé. Je veux que justice soit faite, pas seulement pour moi, mais pour tous ceux que tu as cachés derrière des mensonges. Je le veux, car crois-moi, le pardon, ce n’est pas un mot qu’on prononce. C’est un chemin qu’on parcourt, long et lent, et je ne suis pas encore arrivé à ce point de m’asseoir au bord du chemin avec toi.

Non, je ne le ferai pas. Tu as pris ce que j’avais de plus cher, ma dignité d’homme qui signe son nom. Je veux te voir porter le poids de ce que tu as fait. Je suis resté seul après son départ, toute la nuit, assis dans le noir à regarder la pluie contre la fenêtre.

J’ai pensé à mes parents qui se sont saignés pour que je réussisse, à Suzanne qui me demande de la rejoindre de l’autre côté, qui ne méritait pas cela. J’ai pensé à mes élèves, à ces centaines de visages d’enfants, et à la seule chose que je leur répétais comme un mantra : votre écriture, c’est vous. Et là, j’ai compris l’ampleur du désastre. J’ai passé ma carrière à leur apprendre à tracer des lettres, mais je n’ai peut-être pas assez appris au seul enfant qui comptait que les lettres qu’on écrit doivent être vraies.

Le procès a été long. Les journaux locaux ont titré « Le maire dépouillé par son fils » accompagné de ma photo en une. J’ai honni ces titres, j’ai voulu tout arrêter, ne plus jamais sortir de ma maison, mais je me levais chaque matin, parce que je savais que c’était le seul moyen de retrouver, non pas mon argent, mais quelque chose de bien plus précieux, ma propre dignité. Je me tenais là, vieil homme à la barre, à répondre aux questions d’un avocat qui me fit revivre chaque virement, chaque faux ordre de virement, chaque visite de mon fils déguisé à la banque.

Je regardais le coupable, mon enfant, assis au banc, le visage fermé, sans jamais croiser mon regard. Ce que je veux que vous compreniez, c’est que je n’ai rien fait pour être un héros. Je n’avais rien d’exceptionnel, je n’ai aucun mérite. J’ai simplement suivi ma conscience, cette lumière intérieure qui me vient de mes parents et de toutes mes années d’école.

Le juge a rendu son verdict après des heures de délibéré. Il a reconnu Julien coupable de faux et usage de faux en écriture, d’abus de confiance aggravé et de fraude à l’identité. La condamnation était lourde, plusieurs années de prison ferme, assortie d’une partie avec sursis. Et là j’ai entendu la phrase que j’aurais voulu ne pas avoir à entendre de ma vie, mais qui pourtant devait clore ce chapitre : « La justice ordonne à Julien Lemire de verser à son père la somme totale du préjudice, les intérêts compris.

» J’avais gagné. J’avais gagné le procès, mais j’avais perdu la seule chose qui relie, le malheureux qui paie, le sang de mon sang. J’avais gagné mon argent sur le papier, j’avais gagné ma retraite, j’avais gagné la reconnaissance de ce qui m’appartenait. Mais dans le secret de ma maison, je pleurais comme je n’avais pas pleuré depuis la mort de mes parents, le vide d’un fils qui n’était plus, la honte d’une photo que je ne peux plus regarder sans la brûler.

On ne m’avait pas tout pris. J’avais encore ma mémoire, mes souvenirs, mon potager, ma santé à 75 ans. Et puis, j’avais ceci, qui est peut-être la plus grande victoire : j’avais arrêté le mal. J’avais dit non à la compromission, non au « fais comme tout le monde », non à cette fausse mansuétude qui nous pousse à pardonner les monstres en échange de rien.

Les mois ont passé. L’argent est revenu, en partie, car la justice a fait saisir ce qu’il restait, et la banque, elle, a fini par payer une assurance pour sa négligence dans l’authentification des documents. On me voit encore marcher sur le marché, le matin, avec mon cabas, m’arrêtant pour dire bonjour à chacun. Personne ne me parle de l’affaire, ou alors seulement avec pudeur.

Certains me disent « Vous avez été courageux, monsieur le maire ». Je les remercie, mais au fond je sais que le courage n’a pas été de gagner le procès. Le courage a été de rester debout quand tout mon corps me hurlait de me laisser mourir. Le courage a été de continuer à faire mes courses, à m’occuper de mes dahlias, à écrire des cartes à mes anciens élèves qui sont devenus vieux eux aussi.

Le courage, c’est de ne pas m’être couché pour mourir. Je vais vous confier une dernière chose, moi qui croyais en avoir fini avec les leçons. J’ai mené à soixante-quinze ans le combat le plus important de ma vie, et je l’ai gagné. Non parce que j’ai récupéré mon argent, mais parce que j’ai pu me regarder dans le miroir sans broncher.

Aujourd’hui, je peux arpenter la ville la tête haute, parce que je n’ai rien prétendu, rien raté de mes valeurs, je n’ai pas renié l’homme que j’ai toujours été. Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu, ce déchirement, ce sentiment de trahison qui vous ronge les os. Mais je vais vous dire, à vous qui m’écoutez et qui vivez peut-être dans la peur d’une vieillesse qui vous enlève tout, une dernière vérité : nous vivons dans un monde rapide qui célèbre la jeunesse, la vitesse, la performance, et qui range trop facilement ses vieux dans un coin, comme des meubles encombrants. On voudrait nous faire croire que nous ne servons plus à rien, que notre parole ne pèse plus grand-chose, que notre signature appartient déjà au passé.

Mais moi, Albert Lemire, ancien instituteur, je vous le dis : tout ce que nous avons à faire, nous, les vieux, c’est précisément d’être inutiles, si l’on entend par là ne pas courir après les honneurs. Car ces doigts abîmés qui ont tracé les lettres d’un alphabet entier, ces doigts qui ont appris à des centaines d’enfants à écrire leur prénom, ont encore assez de force pour signer leur nom. Personne ne pourra nous l’enlever, pas même un fils qui trahit. Nous portons ce que personne ne pourra nous voler : nous nous sommes levés, nous avons veillé, et au lieu de nous taire, nous avons parlé.

Et si un jour, au détour d’une phrase que je ne vous dirai jamais, vous entendez parler d’un vieil homme dont le compte a été vidé par son propre fils, je vous en prie, ne lui jetez pas la pitié. Serrez-lui le poing. Saluez-le comme un maître qui, même à la fin, a su tracer le dernier fil de sa vie. Ce jour-là, j’aurais aimé être à ses côtés pour lui serrer la main.

Je m’appelle Albert. Albert Lemire. Et aujourd’hui, tout va bien. Je sais que c’est un petit peu plus tard que je ne vous avais promis, mais je suis arrivé au bout du chemin.

Pas de tristesse, je vous prie. C’est moi le plus heureux des hommes. Parce que j’ai gagné. J’ai gagné, pas seulement le gros lot, j’ai gagné ma place dans le monde.

Et je la dois à rien d’autre qu’à vous, qui m’avez tant écouté. Vous ne le savez pas, mais pendant des semaines, j’avais peur de parler dans le vide, jusqu’à ce que je vous sente. Maintenant, je le sais, je ne suis pas seul. Vous passez sur cette route, et vous ne vous arrêtez jamais, vous continuez votre chemin.

C’est bien, c’est la vie qui continue. Mais de temps en temps, seul avec moi-même, je m’assieds sur un banc, comme je vous l’ai promis, et je pense à vous qui m’écoutez, quelque part dans ce vaste monde. Nous ne nous croiserons peut-être jamais, mais nous avons partagé cet instant, cette histoire, ce bout de chemin ensemble. Et cette belle route, je vous la confie, et je vous demande une dernière grâce : quand vous marcherez, pensez à ce vieil Albert qui vous tend la main, et faites attention à ceux qui vous ressemblent, et ne privez jamais personne de votre confiance.

Car vous n’êtes pas seul à veiller dans la nuit. Et moi, le vieil Albert, je suis là avec vous, tout au long de cette histoire, et j’avais besoin de vous savoir près de moi jusqu’au bout pour vous dire ceci, et c’est le cœur du récit :

Là où tout a commencé, dans cette école, j’ai appris à lire et à écrire. Je pensais que c’était cela, l’important. Mais aujourd’hui, je sais que la seule écriture qui ne s’efface pas, c’est celle qu’on grave en silence dans la vie de ceux qu’on aime.

J’ai écrit mon histoire sur cette terre, et vous l’avez lue. Elle m’appartient désormais, et j’espère qu’elle est une douce compagne pour vous, là, dans le soir qui tombe. Alors, s’il vous plaît, faites-moi une dernière joie. Comme on se confie à un inconnu sur un banc, ce qu’on n’oserait pas dire au sien, laissez trace de votre passage.

Laissez un commentaire sous cette histoire, écrivez-moi, en quelques mots, depuis quelle ville vous m’écoutez. Dites-moi le nom de votre ville, pour que je sache que vous étiez là. Que quelque part dans ce monde, il y a quelqu’un qui m’a tendu la main, qui est resté, qui m’a écouté jusqu’au bout. Car vous l’avez deviné, la plus grande fortune que j’ai récupérée sur mes vieux jours, ce ne sont pas quelques euros placés.

C’est cette main tendue : la vôtre, à travers le temps et l’espace. Je la serre bien fort. Saluez la vie. Prenez soin de vous.

Et c’est ici que se termine cette longue route pour moi, Albert Lemire, qui vous aura accompagné jusqu’ici. Maintenant, je vais éteindre la lampe. Le jour se lève.